La dame du miroir est si miraculeuse !
Guillaume Apollinaire
Le ciel était lumineux bien que le soleil se levât à peine. Riche encore des parfums de la nuit, la brise agitait les lilas des jardins dont les thyrses frissonnants retombaient par-dessus les clôtures. Le vieil homme alluma une première cigarette et sentit une vive éclaircie en lui, comme si tout le bleu du ciel le blessait soudain d’une joie enfantine, trop cruelle à la réflexion. Avec ses maisonnettes et ses floraisons, le faubourg semblait transfiguré ce matin. L’enfilade des jardins sous la rase lumière imitait la pleine campagne, tant la végétation s’éployait, noyant de couleurs la rouille et le ciment des barrières.
Le chant du merle l’avait éveillé peu avant l’aube et il avait été saisi par la pureté de l’air, l’oeil clignant sur la fenêtre ouverte où se découpait le lumineux, le sombre azur. Étonné de vivre, il s’était levé d’un bond, le corps vaporeux et d’une rare flexibilité, disponible pour tout dire, malgré cette ivresse de convalescent qui l’avait fait tituber un instant.
Il s’était apprêté avec une curieuse impatience, mettant une coquetterie juvénile à sa toilette, puis, après s’être inquiété devant son miroir, il n’avait pu résister à l’appel printanier.
Ainsi descendait-il l’habituel sentier vers la ville. À contempler le ciel où les mondes s’estompaient, il soupira de nostalgie sans trouver dans son passé la moindre image dont elle pût provenir. D’où venait cette douceur oubliée ? À quel titre ce frémissement d’euphorie troublait-il aujourd’hui sa vieille solitude ? Dans les ruelles sagement bordées de villas basses et fleuries, il s’acheminait vers la ville cheveux au vent, d’un pas discontinu. Avant de quitter ce quartier pavillonnaire, il lui fallait emprunter une longue avenue assombrie d’un côté par une impressionnante muraille de pierre.
Débouchant d’une voie latérale, une passante à ce moment coupa son chemin et le précéda sans la moindre nuance d’attention à son égard. Elle lui tournait le dos désormais, longeant d’un pas dansé le haut mur. Il n’avait pu distinguer son visage mais fut aussitôt accaparé par cette proche silhouette. Des volutes de boucles noires s’échappaient d’une coiffe de dentelles bistre sur la nuque et l’épaule. L’élégante cambrure, moulée dans une robe à lacets, trahissait une très jeune femme précocement épanouie. Le mouvement de ses hanches avait une tendre insolence. Sa nuque, lui semblait-il, diffusait une pâleur d’aube quand la brise écartait les merveilleux enroulements de boucles anthracite. Il s’étourdit à respirer les lilas comme si leur parfum émanait de cette chevelure. Son vieux cœur s’emporta alors qu’elle fuyait d’un pas précipité à l’ombre du haut mur. Lui-même pressa le pas, vaguement honteux de sa conduite. À son âge, c’était perdre l’esprit que de talonner ainsi la corolle fuyante d’une robe. Qu’espérait-il obtenir de plus qu’un sourire de pitié ? Il se souvint subrepticement des mollets d’une belle institutrice suivie chaque matin sur le chemin de l’école et de la chevelure éparse d’une noyée plus belle encore, un jour de vacances à la mer. Cependant, il se sentait riche aujourd’hui de l’éclat du jour. Cette femme palpitait comme une brassée de fleurs à l’ombre du haut mur !
Il leva les yeux vers la ligne de faîte ensoleillée du sinueux ouvrage de pierre, lequel jetait une large écharpe d’ombre sur le trottoir et l’asphalte de la chaussée. Mille fois, il avait remonté cette rue borgne, toujours sur ce même bord, à scruter le vieux parement blanchi de salpêtre comme s’il limitait le monde. Trop haut, il cachait une partie du ciel ; nulle ouverture ne laissait entrevoir l’autre côté. De loin en loin, quelque branche de marronnier chargée de bourgeons luisants comme des dattes retombait sur la rue ; parfois, perdant son aplomb, l’antique muraille vacillait tout à coup, se perdait en boucles et en lézardes, gibbeuse ici, se creusant là ; mais si épaisse était la maçonnerie malgré ces effondrements que jamais ne filtrait la lumière. Sur l’autre chaussée, les façades des villas recevaient comme de guingois l’ensoleillement pardessus cette très nocturne construction. Ce que celle-ci défendait, il ne l’avait jamais vraiment su, un asile peut-être, quelque propriété paroissiale, un parc abandonné dans un testament de riche ? Le soleil, semblait-il, s’y levait en priorité par on ne sait quel privilège. Cette immense étendue dérobée piquait sa curiosité au point de le distraire un moment de la silhouette ondulante sur ses hauts talons. Le mystère frontalier de ce rempart, il s’en doutait, était l’unique motif de son trouble. Que pouvaient bien lui dissimuler ces harpes inutiles et ces jambages, ces recoupements de gravats et ces vieux lierres ceinturant les moellons en partie descellés ? L’ennui d’un cloître ou l’effroi d’un asile de fous ? Il y avait assurément une entrée, un portail à claire-voie quelque part. Il lui suffirait de contourner l’enceinte un jour. À s’interroger ainsi, la pensée lui vint qu’il n’avait jamais emprunté cette rue qu’à l’aube, lorsque la lumière d’ouest frappe le revers du mur, de l’autre côté. Il imagina de naïves merveilles : prairie lumineuse remplie d’animaux très fragiles et très rares, sous-bois frémissant de voix nombreuses comme une mer cachée, palais au milieu d’étangs et de jardins où joueraient des enfants d’un autre siècle. Il s’étourdissait à fixer des yeux l’arête d’ombre abrasée de soleil. Pour calmer son vertige, il voulut contempler le ciel où un croissant de lune survivait encore aux dernières étoiles. Comme un sourire, le mot d’éternité se perdit sur ses lèvres. Il chercha plus loin dans l’azur et ses yeux se brouillèrent. Quelque chose au fond de lui se noua. Sur ses gardes, il força le pas, à peine entravé d’un point au côté. Il restait alerte en dépit des années, et bien vivant puisqu’une si jeune femme pouvait l’émouvoir, lui le terne célibataire assagi par maints échecs. Une bonne teinture et un peu d’exercice lui rendraient l’aspect de la jeunesse. Il allongea sa foulée, attentif à la souplesse de sa démarche. Les épaules en arrière, il balança les bras avec une feinte nonchalance. Là-bas, comme un mirage de l’ombre, la jeune femme aux boucles bleues ondoyait de plus belle. Et si, une fois entre toutes, là, devant lui, c’était sa chance qui tranquillement se dérobait ? Le grain de l’existence, jamais sa main ne l’avait effleuré malgré tant de saisons perdues à méditer quelque stratégie du bonheur. Là, à quelques pas, se dandinait Béatrice ou Laure, la pure image aux confins d’un rêve souffreteux.
Il empiéta davantage sur l’avance de la fille, le regard fiévreux. Comment l’aborder sans l’effaroucher dans la solitude du petit matin ? Autrefois, quand par extraordinaire il accostait une belle désœuvrée, sa brusquerie de timide provoquait chez elle un recul de frayeur, et l’hilarité des passants. Mais à cette heure la rue était déserte. Il arpentait le pavé le long de la muraille en ressassant les règles éprouvées de la séduction, les cas de figure, les formules imparables. Au pied de la muraille, l’ombre s’amenuisait peu à peu. À suivre les méandres et les crevasses de cette impossible construction, il avait parcouru une bonne moitié de la rue sans oser combler davantage la distance qui le séparait de la passante. À l’idée que toute cette beauté allait lui échapper, il détaillait avec un début de panique le doux froissement de la robe aux reflets d’or sur ces hanches et ces épaules. De l’autre côté de la chaussée, les premiers volets claquèrent. Les arbres en fleurs échangèrent des brassées d’oiseaux effrayés. Un merle porta plus haut son chant.
Une main sur le coeur, toujours à longer la muraille, il remâchait avec consternation ses plans de conquête, tous plus artificieux les uns que les autres, quand il tomba en arrêt, le nez en l’air, devant une rose, bengale rouge ou floribunda, une rose somptueuse par-dessus un affaissement du rempart, solitaire au bout de sa tige épineuse. Jamais il n’avait vu pareille éclosion : écarlate, jaspée de sang et d’azur, avec des pétales moirés et larges comme la paume. Un instant, il eût pu croire à quelque imitation de jade ou d’obsidienne, rehaussée de cinabre et de cendres bleues, tant l’étonnait sa fixité minérale, dans l’irradiation du premier soleil, entre le mystère de l’autre côté et cette rue du faubourg.
À l’évidence, cette rose était tout ce qui lui manquait pour aborder la jeune femme : qui oserait refuser pareille merveille ? Le mur à cet endroit, creusé de marches poudreuses et tenu par une véritable rampe de vieux lierre, semblait avoir été escaladé par des générations de galopins en maraude. Il n’aurait pas grand-peine à atteindre le vivant joyau. Sans hésiter, il s’agrippa au plus solide rameau et tendit tous ses muscles en jetant un coup d’œil furtif vers la silhouette qui s’éloignait. Un sable d’usure coulait entre ses doigts crispés aux moellons. Il grimpait avec un fol acharnement dans la joie d’éprouver son vieux corps agacé par le printemps. Là-haut, la rose ruisselait de lumière comme le glorieux écusson d’un vitrail. Déjà, il tendait la main vers la tige, la tête encore dans l’ombre du mur. La sueur mouillait son front sali par la roche meuble. De nouveau, il tendit le bras, mais la fleur était plus haut perchée qu’en apparence. En se hissant un peu plus, il pourrait en prime satisfaire sa curiosité et découvrir la secrète enceinte. Après un ultime effort, il atteignit enfin le faîte ruiné, la main tendue dans la lumière. Le soleil l’éblouit au même instant si vivement qu’il vacilla. Une lourde pierre se détacha sous son poids et il chuta, tête en avant, de l’autre côté. Ses yeux eurent le temps de fixer un grand halo noir où disparut l’étrange matin. Dans son vertige, il avait saisi la rose à pleine paume, en l’écrasant comme un visage de glaise.
De l’autre côté, c’était la même rue et la même chaussée. Cependant le soleil éclairait le rempart, tandis qu’à l’ombre s’étendait un identique alignement de villas parmi les jardins fleuris. Des volets se refermèrent et les oiseaux se turent dans les branches. Bientôt le silence fut total. Gisant au pied du mur, la tempe ouverte, le vieil homme étouffa un râle. Dans un geste dérisoire, il tendit la main vers la silhouette et lâcha les débris de la rose. Là-bas, dans le soleil d’aucun matin, une femme venait à sa rencontre. Son corps était osseux et démesuré et sa face livide portait vers lui ses regards. Un instant, il crut reconnaître la robe à lacets et la coiffe, mais son front ensanglanté aussitôt heurta le sol.